Emmanuel NUNES

(1941 - Portugais)

Sélection Prix de Composition Musicale 2008

Lichtung III - Editions BMG Ricordi

Pour ensemble et électronique

(Lisbonne, 1941)


Emmanuel Nunes étudie l’harmonie et le contrepoint entre 1959 et 1963 à l’Académie de musique de Lisbonne avec Francine Benoît De 1961 à 1963, il suit aussi des cours de philologie germanique et de philosophie grecque à 1’Université de Lisbonne.


Aux cours d’été de Darmstadt, qu’il suit de 1963 à 1965, il est particulièrement marqué par les cours de composition de Henri Pousseur et de Pierre Boulez.


Se fixant à Paris en 1964, il étudie seul dans le but d’aller travailler avec Karlheinz Stockhausen à Cologne, ce qu’il fait à partir de l’année suivante et pour 2 ans (cours à la Rheinische Musikhochschule avec Stockhausen, mais aussi Pousseur pour la composition, Jaap Spek pour la musique électronique, Georg Heike pour la phonétique).


L’analyse des Momente par Stockhausen lui-même fut vécue par Nunes comme 1’« étape la plus importante de sa première initiation à la composition ».


Obtenant en 1971 un premier prix en esthétique musicale avec Marcel Beaufïls au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, il entreprend un travail de doctorat sur Webern qu’il abandonne finalement 2 ans plus tard. Il est boursier du ministère de l’Éducation nationale du Portugal en 1973-1974 et de la Fondation Gulbenkian en 1976-1977.


Il est invité par le Deutscher Akademischer Austausch Dienst (DAAD) de Berlin comme compositeur en résidence en 1978-1979. Il obtient la Bourse de la création du ministère français de la Culture en 1980. Il enseigne la composition, à partir de 1981, à la Fondation Calouste Gulbenkian, à Lisbonne, puis à la Hochschule für Musik de Fribourg de 1986 à 1992. Emmanuel Nunes est nommé professeur de composition au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en 1992. Il a également exercé des activités pédagogiques à l’Université de Harvard, à l’Ircam, aux cours d’été de Darmstadt, à la Civica Scuola di Musica de Milan et à l’Icons de Novara (Italie).


Plusieurs de ses oeuvres ont fait l’objet d’une commande de la Fondation Calouste Gulbenkian, de Radio France, du ministère français de la Culture, et ont été jouées lors d’importants festivals internationaux et retransmises par les grandes radios européennes.


Elles sont éditées par Jobert et Ricordi, et abordent divers genres : du solo instrumental (Litanies du feu et de la mer I et II pour piano, Aura pour flûte seule) aux grands ensembles (Quodlibet pour 28 instruments, 6 percussionnistes et orchestre, Machina Mundi pour 4 instruments solistes, choeur, orchestre et bande magnétique). L’Ensemble intercontemporain a enregistré les Lichtung I et II en 2001, parus en 2003 chez Accord. En 1999, Emmanuel Nunes obtient le Prix Cim - Unesco, et en décembre 2000, le prestigieux Prix Pessoa.

2007 : Création des pièces « Lichtung I-III » au Festival de Musique de Berlin avec la musikFabrik Cologne (Crèation mondiale du cycle entier). Le point fort du Festival Musica de Strasbourg fut une rétrospective de la musique de Nunes.


Janvier 2008 : Première mondiale à Lisbonne à l’Opera National de S. Carlos de la 1ere œuvre lyrique de Nunes « Das Märchen [Le Conte, dit le Serpent vert] » d’après Johann Wolfgang von Goethe.

 

NOTICE


En allemand, Lichtung désigne la clairière, ouverte à la lumière, l’éclaircie, la trouée – le mot, parfois, est traduit par allégie, selon une étymologie l’apparentant davantage à leicht, léger, qu’à licht, clair, lumineux. Lichten signifie aussi décimer, et den Anker lichten, lever l’ancre. L’émondage, l’arbre abattu, élagué, donne lumière à la forêt. Nunes se remémore la clairière latine, porteuse de la clarté, là où, comme le rappelle le Littré, « les arbres ne sont point si touffus » qu’ailleurs, et le bois sacré, lucus, si proche en sa phonation de la lux et du lucere, luire, briller, éclairer. « Nulli est certa domus, lucis habitamus opacis », écrit Virgile dans L’Énéide (VI, 673) : « Personne n’a de demeure fixe ; nous habitons dans les bois sacrés opaques. »


Si Lichtung I apparaît aujourd’hui comme une oeuvre autonome, les deux volets suivants constituent un diptyque. Présentant morphologiquement un développement horizontal, oeuvrant essentiellement sur le contrepoint et la mélodie, Lichtung III constitue probablement la dernière pièce d’un gigantesque cycle, La Création, qui s’est ouvert en 1977.
Une grande part de l’oeuvre de Nunes se divise en effet en deux cycles.


Dans le premier, sans titre, quatre notes, sol, sol dièse, mi et la, apparaissent comme le « subconscient harmonique sous-jacent à toutes les pièces », à neuf compositions datant de 1973 à 1983. Nachtmusik I fut la charnière entre les deux cycles, négative par rapport au premier, positive par rapport au second, morendo adossé à l’absence de ces quatre notes. Nunes en résumait l’enjeu en ces termes : « Que se passe-t-il lorsque l’on a des périodicités qui se superposent de manière cyclique ? » Il forge alors la technique des paires rythmiques, qui décrit deux objets au moyen de leur plus petit commun multiple et qui s’applique, dans Lichtung II, plutôt à la spatialisation, et dans Lichtung III, à la durée des parties et à l’élaboration informatique.


La diffusion des deux oeuvres s’appuie sur l’expérience essentielle, « en espace réel », que Nunes a retenue depuis son dernier concert, en 1996, dans la grande salle de la Cité de la musique. De plus, une spatialisation assistée par ordinateur en temps réel explore des situations de jeux extrêmes. Indissociable du rythme, du timbre, donc de l’enveloppe optimisant le sens de la moindre attaque, mais aussi, à l’évidence, de la réverbération de la salle de concert, de la propagation du son, de sa localisation et de sa directionnalité, l’espace lit le son, qui le dévoile en retour. Selon Alain Bioteau, la segmentation des parcours, des pleins et des déliés au sein d’une figure en mouvement, l’utilisation du cercle, les jeux de kaléidoscope et les pulsations régulières sur des trajectoires courtes constituent les modèles de sa virtuosité spatiale. L’informatique y contribue, non comme surplus, non comme bigarrure extérieure, mais comme auscultation de l’écriture instrumentale, en tissant avec celle-ci un strict contrepoint. Un tel espace naît avant tout d’une distance, d’un essentiel éloignement.

Laurent Feneyrou