Michaël LEVINAS

(1949 - Français)

Sélection Prix de Composition Musicale 2009

Le O du Haut - Editions Henry Lemoine

Pour choeur à 6 voix mixtes poésie de Gerashim Luca

Pianiste, concertiste et compositeur, Michaël Lévinas occupe un espace original dans la vie musicale d'aujourd'hui. Ce double profil détermine son interprétation et son écriture. Il a eu pour maîtres Vlado Perlemuter, Yvonne Loriod et Olivier Messiaen. Il a été pensionnaire à la Villa Médicis, dirigée alors par le peintre Balthus.


Souvent relié au courant spectral et à la fondation de l'Ensemble l'Itinéraire, le parcours de compositeur de Michaël Levinas s'identifie avec la création d'oeuvres très remarquées. Citons parmi celles-ci Appels (1974), Ouverture pour une fête étrange (1979), la Conférence des oiseaux (1985), Par delà (commande du festival de Donaueschingen pour l'Orchestre de la Südwestfunk sous la direction de Michaël Gielen en 1994) et plus récemment Implorations (Printemps des Arts 2007) ou son opéra Go-gol (créé par le festival Musica de Strasbourg, l'Ircam et l'opéra de Montpellier dans une mise en scène de Daniel Mesguich en 1996). Son opéra Les Nègres, d'après la pièce de Jean Genet, dont le compositeur a établi le livret était une commande de l'Opéra National de Lyon et de l'Opéra de Genève, créé en 2004 dans une mise en scène de Stanislas Nordey et repris au grand théâtre de Freiburg, en 2006, dans une nouvelle production. L'enregistrement qui en est paru chez Sisyphe en 2008 est un succès public et critique.


Son travail sur ce qu'il nomme les "polyphonies paradoxales", fondées principalement sur un contrepoint complexe de timbres et sur des variations de tempéraments, a engendré entre autres Les Lettres enlacées IV (2000), Se briser pour ensemble (2008, commande du festival Ars Musica, Bruxelles) et Evanoui pour orchestre et électronique (commande de Radio France, créée le 6 mars 2009 à Paris, électronique Ircam).


L’année 2008 a été particulièrement intense .Michaël Levinas a été en résidence à l’Abbaye d’Ardenne avec l’ensemble DeCaelis. Trois œuvres ont été créées durant cette année : « Les trois chansons pour la Loterie Pierrot et Jean la Grêle » , »Le O du Haut » et une pièce d’orgue commandée par « Musique nouvelle en liberté » et créée aux « Paris de la musique « en novembre 2008, à l’Eglise Saint Etienne du Mont par Thierry Eschaich.

Michaël levinas est en résidence actuellement au CIRM à Nice et termine une nouvelle pièce sur des poèmes de Gerashim Luca. la création est prévue le 20 novembre 2009 aux MANCA.

Un troisième opéra, composé d'après La Métamorphose de Franz Kafka, est aujourd'hui en cours de conception et de composition en collaboration avec Valère Novarina et Emmanuel Moses. Cette oeuvre, commande de l'Opéra de Lille, y sera créée au printemps 2011.


Michaël Lévinas est professeur au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

Il a été elu en mars 2009 par l’Académie des Beaux Arts au fauteuil de Jean-Louis Florentz.

 

Le « O » du  Haut  est une commande des Neue Vocal Solisten de Stuttgart. Il s’agit de deux madrigaux dans lesquels je fais chanter deux poésies du poète roumain Gerashim Luca, le Triple et Ma déraison d’être, poèmes tirés du recueil héros-limite publié chez Corti.

Ces madrigaux sont écrits pour un ensemble vocal mixte : trois voix de femmes (deux sopranos et une mezzo-soprano) et trois voix d’hommes, un haute-contre, un baryton et une basse.

La conception du « O » du Haut est contemporaine du travail effectué pour Les trois Chansons pour la loterie Pierrot et Jean la Grêle  sur les textes de Novarina.

Les préoccupations musicales et les modes d’écritures sont très proches et ces deux œuvres ont été données ensemble lors d’un concert à l’abbaye de Royaumont en septembre 2008.

Gerashim Luca est un poête issu du courant lettriste. Il s’en est distancié en utilisant des structures grammaticales qui constituent la phrase et ses poèmes font souvent référence à une forme de versification avec des enjambements complexes et retors. Il revient parfois à des formes très repérables comme le rondo notamment. Mais l’origine lettriste de Luca lui ouvre un champ sonore particulier qui ne peut que fasciner le musicien.

Les mots, leurs assemblages, la structure linguistique et sémiotique de la phrase jouent sur la perception lettriste de la langue française.

J’ai retrouvé dans ces poèmes cette ambivalence si riche entre « le son et le sens » : « le O du Haut » ou bien encore, « le N de la Haine ».

Il y a aussi dans la poétique de Luca  et son jeu entre le son et le sens une alchimie entre les mots, les multiples variantes de la prononciation d’une voyelle en français (par exemple, la prononciation différente  de la voyelle O dans les mots suivants : viOle, viOlon) la redécouverte de ce que j’appelle : les retournements du merveilleux verlainien.

J’ai retrouvé, en mettant en musique ces poèmes, le style madrigaliste. Il s’agit, encore davantage que dans Les trois chansons pour la Loterie Pierrot, de véritables grilles harmoniques qui s’altèrent et dérivent lentement et d’intervalles faussement parallèles entre les voix car issus en fait d’échanges contrapuntiques.

Il y a aussi chez Gerashim Luca des périodes qui ne font pas seulement références au rondo. On peut y entendre aussi le souvenir de sa tradition ancestrale : les acclamations très particulières du rite religieux des offices de la tradition juive d’Europe Centrale (les larmes chantantes de l’officiant et le passage alterné du murmure et du cri des acclamations-commentaires de l’assemblée)

L’OFFICIANT : le désespoir

L’ASSEMBLÉE : le désespoir a deux paires de jambes, trois paires de jambes, quatre paires de jambes…

La mise en musique de ce poème s’impose alors pour moi !

Il serait trop réducteur de ramener ces forces poétiques de Luca aux seuls décryptage lacanien de l’inconscient des signifiant du son des mots, même si la conclusion du poème chante : le désespoir n’a pas de PAIRES… de jambes.

La souplesse unique de la langue française créée toujours ces structures rythmiques complexes que j’appelle des « lettres-accents ».

Ces « lettres-accents » se dégagent par l’écoute lettriste du mot et de la phrase d’un sens trop réducteur.

Alors naît la mélodie et la polyphonie madrigaliste. Se dégage aussi ces structures linguistiques et musicales purement abstraites, une poétique des proportions froides et pures.

 

Michaël Levinas